{"id":12778,"date":"2018-04-26T10:40:56","date_gmt":"2018-04-26T09:40:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tepaseul-magazine.fr\/?p=12778"},"modified":"2018-05-23T11:28:25","modified_gmt":"2018-05-23T10:28:25","slug":"spiritualite-madame-fraya","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tepaseul-magazine.fr\/accueil\/spiritualite-madame-fraya\/","title":{"rendered":"SPIRITUALITE : Madame FRAYA"},"content":{"rendered":"<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>Madame Fraya Une pythie \u00e0 la belle \u00e9poque<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab La fatalit\u00e9 d\u00e9pose dans nos mains, \u00e0 la naissance, le secret de ses \u00e9nigmatiques desseins. Et, fid\u00e8les \u00e0 leurs r\u00f4les d\u2019intercesseurs pr\u00e9monitoires, elles nous r\u00e9v\u00e8lent infailliblement &#8211; par des physionomies expressives et<\/p>\n<p>changeantes &#8211; les phases successives de notre destin\u00e9e. \u00bb (Valentine Dencausse, alias Madame Fraya)<\/p>\n<p>De nos jours, il n\u2019est pas rare que les services de police fassent appel \u00e0 un(e) voyant(e) pour r\u00e9soudre des affaires criminelles. Ces pratiques, g\u00e9n\u00e9ralement inavou\u00e9es, ont inspir\u00e9 aux sc\u00e9naristes de nombreux films, ainsi que des s\u00e9ries \u00e0 succ\u00e8s dont la plus r\u00e9cente &#8211; Medium \u2013 retrace l\u2019histoire v\u00e9cue par Allison Dubois (une m\u00e8re de famille am\u00e9ricaine ayant d\u00e9couvert ses dons parapsychiques d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 6 ans, le jour o\u00f9 son d\u00e9funt grand-p\u00e8re lui est apparu pour d\u00e9livrer un ultime message \u00e0 ses proches). Mais dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XXe si\u00e8cle, et malgr\u00e9 l\u2019engouement des milieux intellectuels pour le spiritisme, ce genre de chose aurait pu sembler compl\u00e8tement impensable \u00e0 l\u2019\u00e9poque du mat\u00e9rialisme triomphant. Pourtant, c\u2019est au tout d\u00e9but de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale que les repr\u00e9sentants du minist\u00e8re de la Guerre prirent l\u2019incroyable d\u00e9cision de convoquer une voyante au beau milieu de la nuit. Il est vrai qu\u2019il ne s\u2019agissait pas de n\u2019importe quelle voyante, puisque Madame Fraya (de son vrai nom Valentine Dencausse) avait d\u00e9j\u00e0 acquis une telle r\u00e9putation dans le milieu parisien que nul ne pouvait douter de la justesse de ses pr\u00e9dictions. Pas m\u00eame les ministres pr\u00e9sents qui, apr\u00e8s avoir appris que la premi\u00e8re arm\u00e9e allemande \u00e9tait arriv\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Compi\u00e8gne, demand\u00e8rent f\u00e9brilement \u00e0 l\u2019extralucide : \u00ab Pensez-vous que les Allemands vont entrer dans Paris ? \u00bb Lesquels se virent r\u00e9pondre, \u00e0 leur grand soulagement : \u00ab Non, les Allemands n\u2019entreront pas dans Paris. Leur victoire va tomber \u00e0 l\u2019eau&#8230; Aux environs du 10 septembre, ils seront oblig\u00e9s de se retrancher sur l\u2019Aisne&#8230; Ce sera l\u2019\u00e9croulement de leur plan de campagne rapide&#8230; \u00bb S\u2019\u00e9tonnant des propos de Madame Fraya, Alexandre Millerand (ministre de la guerre et futur pr\u00e9sident de la r\u00e9publique) voulut savoir ce qui lui permettait de se montrer aussi optimiste. Ce \u00e0 quoi la voyante r\u00e9pondit que, la nuit pr\u00e9c\u00e9dente, elle avait fait un r\u00eave dans lequel elle avait vu les Allemands battre en retraite, en m\u00eame temps que la date du 10 septembre s\u2019imposait fortement \u00e0 elle. Quelques jours plus tard, les \u00e9v\u00e9nements devaient donner enti\u00e8rement raison \u00e0 Madame Fraya, et nul ne saura jamais jusqu\u2019\u00e0 quel point son intervention a pu influer sur les d\u00e9cisions de l\u2019\u00e9tat-major fran\u00e7ais&#8230; Malgr\u00e9 le caract\u00e8re hautement \u00ab confidentiel \u00bb de la venue de Madame Fraya au minist\u00e8re de la Guerre, le secret de cette entrevue a fini par s\u2019\u00e9bruiter, ce qui ne fit que renforcer le prestige de la voyante devant jouir d\u2019une renomm\u00e9e sans pareille dans les ann\u00e9es 20. Alors, comment se fait-il que son nom ait \u00e9t\u00e9 pratiquement oubli\u00e9 de tous ? Madame Fraya avait elle-m\u00eame pr\u00e9dit qu\u2019il y aurait peu de gens \u00e0 son enterrement, car la plupart de ses clients &#8211; surtout les plus c\u00e9l\u00e8bres d\u2019entre eux &#8211; ne tenaient pas \u00e0 ce que l\u2019on sache qu\u2019ils avaient eu recours \u00e0 une voyante. Elle se d\u00e9solait aussi de l\u2019avenir qu\u2019elle entrevoyait pour le monde qu\u2019elle allait quitter, non sans avoir annonc\u00e9 que dans le futur, les manifestations de l\u2019Invisible seraient enfin reconnues de tous. Mais les personnes qui eurent la chance de c\u00f4toyer Madame Fraya n\u2019ont pas eu \u00e0 attendre ce temps-l\u00e0 pour voir leurs existences boulevers\u00e9es par l\u2019inexplicable.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019est dans la petite commune landaise de Villeneuve-de-Marsan que naquit Valentine Dencausse, le 21 mai 1871. Et jusqu\u2019\u00e0 ses dix-huit ans, rien ne laissait pr\u00e9sager qu\u2019elle serait dot\u00e9e d\u2019un don hors du commun. Rien, except\u00e9 peut-\u00eatre la curieuse facult\u00e9 de son p\u00e8re (un haut fonctionnaire travaillant pour le minist\u00e8re des Finances) qui, par moments, faisait preuve d\u2019un v\u00e9ritable talent de visionnaire. Sa voyance, toutefois, se limitait aux \u00e9v\u00e9nements qui le concernaient personnellement. Ainsi, il connaissait parfaitement le jour et l\u2019heure de sa mort pour avoir annonc\u00e9 longtemps auparavant : \u00ab Je mourrai avant l\u2019hiver, un 1er novembre, \u00e0 minuit, vers ma soixante-quinzi\u00e8me ann\u00e9e, sans souffrance ni agonie. Je garderai ma lucidit\u00e9 jusqu\u2019au bout. \u00bb La date fatidique approchant, on appela un m\u00e9decin pour v\u00e9rifier que la l\u00e9g\u00e8re bronchite dont souffrait M. Dencausse n\u2019avait rien de mortelle. Puis, contre toute attente, son \u00e9tat s\u2019aggrava dans les jours qui suivirent. Enfin, quand arriva le soir du 1er novembre, M. Dencausse demanda l\u2019heure \u00e0 sa femme, laquelle lui mentit pour lui faire croire qu\u2019il \u00e9tait deux heures du matin. Seulement, elle ne r\u00e9ussit pas \u00e0 le tromper (il \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 23h30) et, lorsque la pendule sonna les douze coups de minuit, il mourut comme il l\u2019avait pr\u00e9dit. En revanche, la prescience de M. Dencausse ne l\u2019emp\u00eacha pas de vouloir marier sa fille \u00e0 un homme dont le caract\u00e8re jaloux et col\u00e9rique ne devait se r\u00e9v\u00e9ler qu\u2019au moment de leur voyage de noces. Bien qu\u2019il f\u00fbt assez \u00e2g\u00e9 pour \u00eatre son p\u00e8re, Louis Erembert Delmas, professeur agr\u00e9g\u00e9 de grammaire, r\u00e9ussit \u00e0 convaincre la jeune Valentine de l\u2019\u00e9pouser (\u00e0 la seule satisfaction de M. Dencausse qui, contrairement \u00e0 son \u00e9pouse, voyait en lui le gendre id\u00e9al). Mais ce \u00ab mariage de d\u00e9raison \u00bb &#8211; ainsi que le qualifiera plus tard Madame Fraya &#8211; n\u2019allait pas durer plus de cinq jours&#8230; Curieusement, c\u2019est au cours de cette triste exp\u00e9rience maritale que va se r\u00e9v\u00e9ler le don de Valentine. Son \u00ab jeune \u00bb mari l\u2019ayant laiss\u00e9e seule dans la chambre d\u2019h\u00f4tel, apr\u00e8s qu\u2019elle ait eu le courage de lui avouer que leur mariage \u00e9tait une erreur, Valentine exp\u00e9rimenta sa toute premi\u00e8re vision, ainsi qu\u2019elle le raconta \u00e0 la journaliste Simone de Tervagne : \u00ab Bien \u00e9veill\u00e9e, allong\u00e9e sur le lit, en plein jour, je vis, soudain, des centaines de mains qui se tendaient vers moi. Des mains d\u2019hommes, de femmes. Surtout de femmes, fines et longues, aux doigts charg\u00e9s de bagues \u00e9tincelantes. Il en surgissait de toutes parts. Je les voyais avec une telle nettet\u00e9 qu\u2019il me semblait qu\u2019elles allaient me toucher. Puis, je me suis vue assise dans un salon assez sombre, aux murs orn\u00e9s de miroirs et je lisais dans les mains de mes consultants. A c\u00f4t\u00e9 de moi, sur une commode, une petite lampe \u00e9tait allum\u00e9e. Je me trouvais \u00e0 Paris, j\u2019\u00e9tais s\u00fbre que cela se passait \u00e0 Paris et que ce serait l\u00e0 o\u00f9 j\u2019irais vivre&#8230; \u00bb Quand la vision cessa, Valentine trouva la force de quitter l\u2019h\u00f4tel sans attendre le retour de son \u00e9poux. Ensuite, elle prit le chemin de la gare pour revenir au domicile de ses parents (situ\u00e9 \u00e0 Soumoulou dans le B\u00e9arn) o\u00f9 son p\u00e8re, nullement surpris de la revoir, l\u2019accueillit avec ces mots: \u00abJe \u00absavais\u00bb, figure-toi, que ton retour \u00e9tait imminent&#8230; Depuis hier soir, je n\u2019ai cess\u00e9 de te \u00ab voir \u00bb dans le compartiment du chemin de fer&#8230; Et je t\u2019y voyais seule, sans ton mari&#8230; \u00bb Mais ce mariage \u00e9clair allait avoir une cons\u00e9quence aussi f\u00e2cheuse qu\u2019inattendue, puisque Valentine se retrouva bient\u00f4t enceinte d\u2019une enfant qui sera plus tard la cause de tous ses malheurs.<\/p>\n<p>Pour accomplir ce destin qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 elle, autant que pour \u00e9viter de trop penser \u00e0 sa grossesse involontaire, Valentine se mit \u00e0 d\u00e9vorer les livres sur la chirologie ou l\u2019art d\u2019interpr\u00e9ter les formes et les lignes de la main. Elle lut, naturellement, les ouvrages du peintre Adolphe Desbarolles (connu pour \u00eatre la plus grande r\u00e9f\u00e9rence en la mati\u00e8re) sans parvenir \u00e0 y trouver ce qu\u2019elle cherchait. Valentine d\u00e9cida donc de faire ses propres exp\u00e9riences aupr\u00e8s des gens de sa r\u00e9gion et, tr\u00e8s vite, elle s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019elle arrivait \u00e0 \u00ab d\u00e9chiffrer le myst\u00e8re des \u00e2mes et juger du degr\u00e9 de leur \u00e9volution \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019\u00e9tude des mains ou de leur \u00e9criture &#8211; la graphologie \u00e9tant aussi r\u00e9v\u00e9latrice \u00e0 ses yeux &#8211; servait surtout de \u00ab d\u00e9clencheur \u00bb \u00e0 ses visions qui, par leur \u00e9tendue, lui permettaient de surpasser les capacit\u00e9s de n\u2019importe quelle chiromancienne. Les images qu\u2019elle voyait pouvaient appartenir aussi<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>bien au pass\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir, mais celles-ci semblaient parfois si improbables que les consultant(e)s refusaient de les prendre au s\u00e9rieux. Ce fut le cas de la reine Nathalie de Serbie quand, ayant invit\u00e9 la jeune voyante \u00e0 passer une semaine dans sa somptueuse villa situ\u00e9e pr\u00e8s de Biarritz, elle pria Valentine de lire dans ses mains. Contrainte \u00e0 l\u2019exil depuis sa s\u00e9paration avec son royal \u00e9poux (le roi Milan Ier), la reine d\u00e9chue br\u00fblait d\u2019envie de conna\u00eetre son avenir. Un avenir que Valentine lui d\u00e9voila \u00e0 contre-c\u0153ur : \u00ab Je fus extr\u00eamement \u00e9mue en examinant ses mains, car la mort violente de son fils et de sa belle-fille y \u00e9tait inscrite&#8230; Angoiss\u00e9e, je n\u2019osais parler&#8230; Mais la reine insista d\u2019une mani\u00e8re si pressante que, contre mon gr\u00e9, je finis par lui dire la v\u00e9rit\u00e9&#8230; A ma grande surprise, elle ne partagea pas mon bouleversement. D\u2019une voix tr\u00e8s sereine, elle me r\u00e9pondit qu\u2019elle ne croyait pas qu\u2019une telle \u00e9ventualit\u00e9 f\u00fbt possible, que je me trompais certainement&#8230; \u00bb Valentine n\u2019\u00e9tant pas encore madame Fraya que le Tout-Paris venait consulter, la reine Nathalie \u00e9tait en droit de douter de l\u2019infaillibilit\u00e9 de ses pr\u00e9dictions. Jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019assassinat de son fils et de sa belle-fille (le roi Alexandre Ier et la reine Draga) se produise dix ans plus tard, le 11 juin 1903, dans des conditions tellement \u00e9pouvantables que l\u2019on comprend ais\u00e9ment le violent \u00e9moi qui saisit la pauvre Valentine en regardant les mains de son h\u00f4tesse. Une \u00e9motion qui n\u2019allait pas la quitter pendant plusieurs jours, et qu\u2019elle aura l\u2019occasion de ressentir bien des fois au cours de sa vie, notamment en \u00e9tudiant les mains des hommes destin\u00e9s \u00e0 mourir pendant la guerre de 14-18. Lorsque Valentine regagna la capitale o\u00f9 elle avait d\u00e9cid\u00e9 de s\u00e9journer apr\u00e8s avoir confi\u00e9 sa fille Marcelle (n\u00e9e le 25 mars 1890) \u00e0 la garde de ses parents, la chiromancienne de la reine de Serbie &#8211; comme on se plaisait \u00e0 l\u2019appeler depuis son retour de Biarritz &#8211; fit alors la connaissance de la journaliste Caroline R\u00e9my qui jouissait d\u2019une immense popularit\u00e9 dans les milieux parisiens. Cette derni\u00e8re, connue et appr\u00e9ci\u00e9e pour son d\u00e9vouement envers les plus d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s, dut user de toute sa persuasion pour convaincre Valentine de devenir la principale attraction d\u2019une kermesse de bienfaisance se d\u00e9roulant au Jockey-Club. Et afin d\u2019\u00e9viter que le nom de Dencausse ne soit publi\u00e9 dans la presse, la journaliste aura la brillante id\u00e9e de la pr\u00e9senter sous le pseudonyme de Fraya, en hommage \u00e0 la d\u00e9esse germanique que l\u2019on c\u00e9l\u00e9brait pour sa beaut\u00e9 et ses pouvoirs de magicienne. Voil\u00e0 comment naquit Madame Fraya dont la clairvoyance allait faire sensation pendant la kermesse qui attira de nombreuses personnalit\u00e9s. A partir de ce jour, la vie de Valentine bascula&#8230; La nouvelle d\u2019une voyante surpassant la c\u00e9l\u00e8bre Madame de Th\u00e8bes se r\u00e9pandit d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la ville et, bient\u00f4t, le nom de \u00ab Fraya \u00bb fut sur toutes les l\u00e8vres. Avec toujours la m\u00eame question : o\u00f9 donnait-elle ses consultations ? L\u2019ennui, c\u2019est qu\u2019elle ne disposait d\u2019aucun endroit priv\u00e9 pour exercer son art, puisqu\u2019elle logeait chez des amis de son p\u00e8re. Un probl\u00e8me que Caroline R\u00e9my s\u2019empressa de r\u00e9soudre en lui trouvant, rue de Berne, un petit appartement que l\u2019on avait accept\u00e9 de lui pr\u00eater momentan\u00e9ment. Mais un \u00ab trois-pi\u00e8ces \u00bb ne permettait pas \u00e0 Valentine de recevoir ses parents lorsqu\u2019ils viendraient lui rendre visite, et la provinciale se mit bient\u00f4t \u00e0 la recherche d\u2019un appartement plus grand, finissant par le d\u00e9nicher au rez-de- chauss\u00e9e d\u2019un immeuble situ\u00e9 au 11 bis rue d\u2019Edimbourg. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que, entour\u00e9e des meubles pr\u00e9cieux h\u00e9rit\u00e9s de ses grands-parents (parmi lesquels se trouvait la table ayant servi \u00e0 signer le trait\u00e9 de Bayonne entre Napol\u00e9on et le roi Ferdinand VII), Madame Fraya d\u00e9buta sa longue et prodigieuse carri\u00e8re, \u00e9bahie de se retrouver dans le m\u00eame d\u00e9cor qu\u2019elle avait vu &#8211; au lendemain de sa nuit noces &#8211; bien des ann\u00e9es auparavant.<\/p>\n<p>Les premiers clients qui vinrent la consulter rue d\u2019Edimbourg ne correspondaient pas vraiment aux personnes qu\u2019elle s\u2019attendait \u00e0 recevoir. Il s\u2019agissait d\u2019un groupe de jeunes hommes, tr\u00e8s distingu\u00e9s, mais dont le comportement tapageur avait de quoi impressionner &#8211; pour ne pas dire effrayer ! &#8211; une femme aussi sensible que Valentine. D\u2019autre part, leur condition de grands-ducs de Russie semblait les mettre \u00e0 l\u2019abri du moindre revers de fortune et, de toute \u00e9vidence, ils n\u2019\u00e9taient venus la voir que pour \u00ab mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve \u00bb ses pr\u00e9tendues<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>capacit\u00e9s. Mais au moment o\u00f9 le prince G. se vanta de d\u00e9penser sans compter pour le seul plaisir de s\u2019amuser, de funestes visions assaillirent la voyante qui nous laissa ce t\u00e9moignage : \u00ab Je vis d\u2019atroces images&#8230; des carnages, des \u00e9meutes, de belles demeures en flammes et des gens qui fuyaient&#8230; et je leur dis, \u00e0 tous : \u00ab Cessez de dilapider vos fortunes ! La corruption de l\u2019aristocratie russe va conduire votre pays au d\u00e9sastre&#8230; Un jour, vous serez d\u00e9pouill\u00e9s de tous vos biens. \u00bb Ma pr\u00e9diction fut accueillie par un immense \u00e9clat de rire. L\u2019un des grands-ducs, plus pond\u00e9r\u00e9 que les autres, tenta cependant de me d\u00e9montrer que mes propos \u00e9taient absurdes. Ils poss\u00e9daient tous une fortune, presque incalculable, constitu\u00e9e surtout de propri\u00e9t\u00e9s, de for\u00eats, de terres dont la superficie d\u00e9passait celle de la France&#8230; Tout cela ne pouvait se volatiliser, s\u2019\u00e9vanouir en poussi\u00e8re. Au contraire, rien au monde n\u2019\u00e9tait plus solide ni plus stable. Je ne l\u2019\u00e9coutais plus. A nouveau, je m\u2019adressai au prince G&#8230;, et lui dis : \u00ab Vous qui donnez un piano de grande valeur en guise de pourboire, \u00e9coutez bien ceci : \u00ab Un jour viendra o\u00f9 vous serez dans le d\u00e9nuement le plus complet&#8230; Je vous vois m\u00eame lavant la vaisselle dans un restaurant. \u00bb Les rires fus\u00e8rent de plus belle&#8230; \u00ab Vos r\u00e9v\u00e9lations nous amusent prodigieusement, me dirent-ils. C\u2019est absolument d\u00e9lirant. Vous \u00eates compl\u00e8tement folle ! \u00bb L\u00e0-dessus, ils me quitt\u00e8rent, non sans que le grand-duc Nicolas Nicola\u00efevitch e\u00fbt d\u00e9pos\u00e9 &#8211; assez discr\u00e8tement, je dois le dire &#8211; une poign\u00e9e de pi\u00e8ces d\u2019or sur le secr\u00e9taire de Mme Tallien&#8230; Dans la rue, j\u2019entendis longtemps leurs \u00e9clats de rire et les r\u00e9flexions qu\u2019ils se lan\u00e7aient, en russe cette fois. Sans comprendre un seul mot de leur langue, je savais bien qu\u2019ils ne cessaient de plaisanter \u00e0 mon sujet&#8230; \u00bb Ce n\u2019est que vingt ans plus tard que Valentine recevra la confirmation de ses visions, lorsque quelques-uns de ces grands-ducs reviendront rue d\u2019Edimbourg pour lui raconter comment ils s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9s compl\u00e8tement d\u00e9sargent\u00e9s. Quant au prince G. dont les vantardises avaient d\u00e9clench\u00e9 sa voyance, Valentine eut la surprise de le recroiser \u00e0 Nice, alors qu\u2019elle d\u00eenait avec une amie dans un restaurant russe o\u00f9 le grand-duc travaillait comme&#8230; plongeur ! Le scepticisme de ses consultants ne l\u2019ayant jamais fait renoncer \u00e0 accomplir sa destin\u00e9e, Valentine repartit au pays basque, durant le mois d\u2019ao\u00fbt 1902, pour r\u00e9pondre \u00e0 une nouvelle invitation de la reine Nathalie. Seulement, cette fois, c\u2019est en tant que Madame Fraya qu\u2019elle participa \u00e0 la f\u00eate de charit\u00e9 donn\u00e9e dans les jardins du palais de Sachino. En tant que voisin et ami de la reine, Julien Viaud &#8211; plus connu sous son pseudonyme de Pierre Loti &#8211; ne pouvait manquer d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 cette f\u00eate, ni rater l\u2019occasion de montrer ses mains \u00e0 la femme qui \u00e9tait devenue la coqueluche des parisiens. Officier de marine et membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, Loti n\u2019\u00e9tait pas le genre d\u2019homme \u00e0 se laisser \u00ab bluffer \u00bb par une chiromancienne. Mais sa rencontre avec Madame Fraya le stup\u00e9fia ! Tant et si bien que, sit\u00f4t revenu \u00e0 Paris, l\u2019\u00e9crivain s\u2019empressa de r\u00e9diger un article qui fit grand bruit lorsqu\u2019il parut dans Le Figaro sous le titre : \u00ab Une chiromancienne chez une reine en exil \u00bb. Plus tard, quand le journaliste Julien de Narfon (travaillant pour le Gaulois) vint le questionner sur les raisons qui l\u2019avaient pouss\u00e9 \u00e0 \u00e9crire un tel article, l\u2019acad\u00e9micien r\u00e9pondit avec la plus grande sinc\u00e9rit\u00e9 : \u00ab Jusqu\u2019\u00e0 samedi, je pensais que la chiromancie n\u2019\u00e9tait que blague, fumisterie, charlatanisme. C\u2019est ce jour-l\u00e0 que Madame Fraya, qui tenait, comme vous le savez, le \u00ab pavillon de la bonne aventure \u00bb \u00e0 la f\u00eate de Sachino, a lu dans ma main. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je me pr\u00eatais \u00e0 une \u00e9tude de ce genre, et avec un scepticisme absolu, je vous l\u2019assure, bien que mon amie, Mme Juliette Adam, m\u2019e\u00fbt dit de ma chiromancienne \u00e9norm\u00e9ment de bien. Or, Madame Fraya m\u2019a racont\u00e9 des choses extraordinaires, renversantes, avec un luxe de pr\u00e9cisions et de d\u00e9tails qui m\u2019a fortement impressionn\u00e9 et troubl\u00e9. Malheureusement, ces choses font partie de ma vie intime et il m\u2019est vraiment impossible d\u2019en parler. Il y en a toutefois une que je ne vois pas d\u2019inconv\u00e9nient \u00e0 vous r\u00e9v\u00e9ler. Sachez donc que, pendant mon voyage en Perse, je fus attaqu\u00e9 par des brigands qui me laiss\u00e8rent presque pour mort. Je n\u2019ai jamais parl\u00e9 en France de cette aventure que Madame Fraya ne pouvait pas<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>conna\u00eetre. Elle m\u2019en a fait, pourtant, le r\u00e9cit tr\u00e8s exact, avec les circonstances de temps et de lieu. Cela ne tient-il pas du prodige ? \u00bb<\/p>\n<p>Durant le reste de sa vie, Pierre Loti ne cessera de manifester pour Madame Fraya un immense respect, et une profonde amiti\u00e9 qui le poussera \u00e0 lui offrir le plus pr\u00e9cieux talisman qu\u2019il avait rapport\u00e9 de ses voyages : le collier de la D\u00e9esse des Faveurs provenant d\u2019un temple de l\u2019Inde. Ce collier, compos\u00e9 de quarante grains d\u2019ambre et de petites turquoises, ne poss\u00e9dait gu\u00e8re de valeur d\u2019un point de vue mon\u00e9taire. Mais aux yeux de Madame Fraya, il n\u2019avait pas de prix&#8230; Car, selon une l\u00e9gende recueillie par Loti aupr\u00e8s d\u2019un brahmane, celui-ci \u00e9tait un tr\u00e8s vieux rosaire (fabriqu\u00e9 au Tibet plusieurs si\u00e8cles avant J.-C.) que de grands initi\u00e9s avaient \u00ab charg\u00e9 \u00bb d\u2019ondes b\u00e9n\u00e9fiques pour en faire un objet au magn\u00e9tisme incomparable, digne d\u2019\u00eatre offert \u00e0 la d\u00e9esse v\u00e9n\u00e9r\u00e9e de B\u00e9nar\u00e8s. Et qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 ou non subtilis\u00e9 dans le temple de la d\u00e9esse n\u2019aurait nullement alt\u00e9r\u00e9 son efficacit\u00e9, comme le laisse entendre cet aveu de Madame Fraya peu de temps avant sa mort : \u00ab J\u2019ai pu, maintes fois, constater son surprenant pouvoir. Je le \u00ab sens \u00bb charg\u00e9 de radiations \u00e9minemment b\u00e9n\u00e9fiques. Plusieurs radiesth\u00e9sistes, venus l\u2019examiner, sont de mon avis. Une force surnaturelle s\u2019en d\u00e9gage. Des fluides pr\u00e9cieux sont condens\u00e9s dans chaque grain. Si l\u2019on est tr\u00e8s r\u00e9ceptif, rien qu\u2019en le regardant, sans m\u00eame les toucher, les radiations bienfaisantes agissent \u00e0 votre insu&#8230; \u00bb Rien d\u2019\u00e9tonnant, alors, \u00e0 ce que la voyante veill\u00e2t toujours \u00e0 garder aupr\u00e8s d\u2019elle ce collier dont elle ne se serait jamais s\u00e9par\u00e9 de son vivant. Sa fille Marcelle, en revanche, n\u2019\u00e9prouva aucun \u00e9tat d\u2019\u00e2me \u00e0 s\u2019en s\u00e9parer, puisqu\u2019elle le mit aux ench\u00e8res avec beaucoup d\u2019autres biens ayant appartenu \u00e0 Madame Fraya. Alert\u00e9e par une amie, Simone de Tervagne se rendit imm\u00e9diatement \u00e0 la salle Drouot o\u00f9 la vente s\u2019appr\u00eatait \u00e0 commencer. D\u00e9couvrant le collier sur un plateau recouvert d\u2019objets en tous genres, parmi lesquels se trouvait aussi la loupe de nacre offerte par la reine de Serbie, Simone eut un v\u00e9ritable haut le c\u0153ur. Puis, en son for int\u00e9rieur, elle implora le ciel : \u00ab Si Madame Fraya dispose d\u2019un pouvoir dans l\u2019Invisible, qu\u2019elle m\u2019aide \u00e0 l\u2019acqu\u00e9rir ! \u00bb Ne disposant pas d\u2019importants moyens, elle craignait par dessus tout de ne pouvoir remporter l\u2019ench\u00e8re. Mais gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention d\u2019un brocanteur qui devait estimer que ce collier n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019une breloque sans int\u00e9r\u00eat, Simone r\u00e9ussit \u00e0 l\u2019acheter pour une somme d\u00e9risoire. C\u2019est de cette fa\u00e7on que le collier de Loti \u00e9chappa \u00e0 l\u2019odieuse liquidation pour atterrir entre les mains de celle qui \u00e9tait devenue la fille \u00ab spirituelle \u00bb de Madame Fraya. Notons, enfin, une co\u00efncidence pour le moins curieuse. D\u2019apr\u00e8s certains r\u00e9cits de la mythologie nordique, la d\u00e9esse Fraya (Freyja ou Frija suivant les diff\u00e9rentes orthographes) poss\u00e9dait un bijou fabuleux, le collier des Br\u00edsingar, qui \u00e9tait la source de toute sa magie. D\u00e9rob\u00e9 par le mal\u00e9fique Loki, Fraya fera tout pour le retrouver, parcourant le monde sur son char \u00e0 la poursuite du voleur. Finalement, avec l\u2019aide du fid\u00e8le Heimdall (le gardien du pont Bifr\u00f6st conduisant \u00e0 \u00c1sgard, la demeure des dieux) venu lui pr\u00eater main forte, la d\u00e9esse r\u00e9cup\u00e9rera son collier en souvenir duquel on allumait des feux au solstice d\u2019\u00e9t\u00e9, chacun d\u2019eux \u00e9tant cens\u00e9 repr\u00e9senter une pierre du collier qui \u00e9tait essentiellement compos\u00e9 d\u2019ambre&#8230; Tout comme celui qui devait devenir le f\u00e9tiche de Madame Fraya !<\/p>\n<p>Les myst\u00e9rieux rouages de la providence ne pouvaient manquer de s\u2019actionner pour lier, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, le destin de Valentine Dencausse \u00e0 celui du Dr G\u00e9rard Encausse (son quasi-homonyme) devenu l\u2019une des plus grandes figures de l\u2019occultisme sous le pseudonyme de Papus. Fondateur de l\u2019Ordre Martiniste et disciple inconditionnel du c\u00e9l\u00e8bre Ma\u00eetre Philippe de Lyon, Papus fut \u00e9galement un remarquable m\u00e9decin qui mena une lutte sans rel\u00e2che contre les erreurs du scientisme. Ses qualit\u00e9s humaines n\u2019avaient d\u2019\u00e9gale que son intelligence hors du commun, et c\u2019est toujours avec beaucoup d\u2019\u00e9motion que Madame Fraya \u00e9voquait le souvenir de cet homme exceptionnel : \u00ab J\u2019ai eu la chance, au<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>d\u00e9but de ma carri\u00e8re parisienne, de me lier d\u2019amiti\u00e9 avec un \u00eatre extraordinaire qui m\u2019a guid\u00e9e, m\u2019a donn\u00e9 de pr\u00e9cieux conseils, alors que ma grande jeunesse, mon manque d\u2019exp\u00e9rience ne me permettaient pas encore de faire preuve, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de mes consultants, de toute l\u2019autorit\u00e9 n\u00e9cessaire. En d\u2019innombrables occasions, dans des moments particuli\u00e8rement dramatiques, il m\u2019a tir\u00e9e d\u2019affaire, de fa\u00e7on parfois miraculeuse&#8230; Parmi tous les occultistes c\u00e9l\u00e8bres que j\u2019ai connus, le docteur Papus a surtout provoqu\u00e9 mon admiration pour sa grandeur d\u2019\u00e2me d\u2019abord et pour ses dons proph\u00e9tiques qui \u00e9taient infaillibles. Il faisait \u00e9norm\u00e9ment de bien autour de lui et \u00e9tait v\u00e9n\u00e9r\u00e9 comme un saint. D\u2019une grande \u00e9rudition, il parlait couramment huit langues dont le russe, l\u2019h\u00e9breu, le grec et le sanskrit. \u00bb Ses comp\u00e9tences &#8211; d\u00e9passant de beaucoup le cadre de la m\u00e9decine traditionnelle &#8211; permettaient \u00e0 Papus d\u2019obtenir des gu\u00e9risons inesp\u00e9r\u00e9es, et sa r\u00e9putation s\u2019\u00e9tendait bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de la France. Mais par son acharnement \u00e0 combattre le Mal sous toutes ses formes, il aurait \u00e9galement r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019attirer de redoutables ennemis&#8230; Madame Fraya se souvint, en particulier, du jour o\u00f9 il lui demanda de l\u2019accompagner \u00e0 une soir\u00e9e priv\u00e9e pour assister au spectacle donn\u00e9 par une \u00ab danseuse hindoue \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, Papus tenait \u00e0 avoir son avis sur cette personne \u00e0 propos de laquelle il avait eu le plus effroyable des pressentiments, un indescriptible malaise l\u2019ayant saisi \u00e0 la vue de son portrait (r\u00e9alis\u00e9 par le peintre Guillonnet) qui lui avait arrach\u00e9 ces paroles proph\u00e9tiques : \u00ab Cette femme est un monstre, une sorte de d\u00e9mon. Elle provoquera des catastrophes, des deuils, des suicides, pis encore&#8230; Elle fera parler beaucoup d\u2019elle, vous verrez&#8230; \u00bb L\u2019intuitif Papus dut faire appel \u00e0 ses nombreuses relations pour d\u00e9couvrir le lieu de ses exhibitions, et obtenir une invitation pour y assister aux c\u00f4t\u00e9s de Madame Fraya qui ressentit la m\u00eame impression de malaise, surtout quand la \u00ab cr\u00e9ature \u00bb acheva son spectacle par un nu int\u00e9gral ! Et, une fois encore, les craintes de la voyante se r\u00e9v\u00e8leront parfaitement fond\u00e9es, puisque la danseuse en question n\u2019\u00e9tait autre que&#8230; Mata Hari. Fusill\u00e9e le 15 octobre 1917 pour espionnage, Mata Hari aurait doublement m\u00e9rit\u00e9 sa peine en commettant un crime totalement ignor\u00e9 des livres d\u2019histoire. Car, un peu plus d\u2019un an auparavant, Papus avait eu la d\u00e9sagr\u00e9able surprise de trouver sur la porte de son logis des signes cabalistiques trac\u00e9s avec du sang, avant d\u2019y d\u00e9couvrir un peu plus tard des aiguilles plant\u00e9es de fa\u00e7on \u00e0 reproduire la forme d\u2019un cercueil. Ces marques \u00e9tant le signe d\u2019un envo\u00fbtement tr\u00e8s puissant, il se savait condamn\u00e9 \u00e0 court terme, connaissant m\u00eame avec pr\u00e9cision le jour de son d\u00e9c\u00e8s (le 25 octobre 1916) au matin duquel il rendit une derni\u00e8re visite \u00e0 Madame Fraya pour lui faire ses adieux. Boulevers\u00e9e, la voyante ne put lui enlever cette funeste id\u00e9e de la t\u00eate et, quelques heures apr\u00e8s, Papus rendait l\u2019\u00e2me en grimpant les escaliers de l\u2019h\u00f4pital de la Charit\u00e9. Officiellement, son d\u00e9c\u00e8s avait \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par une forme s\u00e9v\u00e8re de tuberculose, attrap\u00e9e sur le front o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait port\u00e9 volontaire en d\u00e9pit de son \u00e2ge avanc\u00e9. Seulement, connaissant l\u2019attaque occulte dont il avait fait l\u2019objet, Madame Fraya acquit la certitude que la tuberculose n\u2019\u00e9tait pas l\u2019unique responsable de son d\u00e9c\u00e8s : \u00ab Seules des cr\u00e9atures vraiment d\u00e9moniaques pouvaient r\u00e9ussir de telles pratiques. Pour ma part, je n\u2019en voyais qu\u2019une : Mata Hari. Elle avait pu apprendre que Papus s\u2019\u00e9tait procur\u00e9 une photo d\u2019elle. L\u2019a t-elle cru capable d\u2019utiliser son effigie pour se livrer \u00e0 des pratiques destin\u00e9es \u00e0 neutraliser ses \u00ab mauvaises forces \u00bb ? A t-elle eu vent de l\u2019enqu\u00eate men\u00e9e par lui aupr\u00e8s du peintre Guillonnet ? Lui avait-on r\u00e9p\u00e9t\u00e9 les propos inqui\u00e9tants que Papus tint \u00e0 son sujet ? Je le pense. Et je crois fermement que cette diablesse s\u2019\u00e9tait livr\u00e9e contre lui \u00e0 des pratiques de magie noire rapport\u00e9es des Indes n\u00e9erlandaises o\u00f9, disait-on, elle aurait fait partie d\u2019une dangereuse secte. \u00bb En effet, avant de devenir Mata Hari, Margareth- Gertrude Zelle avait \u00e9pous\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 18 ans, un officier de marine (Rudolph MacLeod) qui l\u2019emmena vivre avec lui dans les Indes n\u00e9erlandaises. Et une femme comme elle &#8211; soup\u00e7onn\u00e9e d\u2019avoir essay\u00e9 de tuer ses propres enfants que l\u2019on retrouva tous les deux empoisonn\u00e9s le 27 juin 1899 &#8211; \u00e9tait bien capable d\u2019user de la magie la plus noire pour se d\u00e9barrasser de l\u2019homme qui l\u2019avait perc\u00e9e \u00e0 jour.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>D\u2019une mani\u00e8re beaucoup plus indirecte, Madame Fraya allait \u00eatre impliqu\u00e9e dans la destin\u00e9e d\u2019un autre d\u00e9mon \u00e0 figure humaine&#8230; La voyante, qui \u00e9tait aussi une fervente catholique, avait pour habitude de ne jamais donner de consultation le dimanche. Toutefois, \u00e0 la demande d\u2019un ami Lord, elle accepta, en ce d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1914, de faire une entorse \u00e0 la r\u00e8gle pour recevoir un prince russe nomm\u00e9 F\u00e9lix Youssoupoff. Quand ce dernier rentra dans son cabinet, Madame Fraya fut tout d\u2019abord frapp\u00e9e (autant que sa fille qui \u00e9tait all\u00e9 l\u2019accueillir) par la beaut\u00e9 de son visage rappelant celui d\u2019un ange. Mais d\u00e8s qu\u2019elle examina l\u2019int\u00e9rieur de ses mains, un sentiment d\u2019effroi la saisit. Press\u00e9e de questions par l\u2019homme qui s\u2019\u00e9tait aper\u00e7u de son trouble, elle lui fit cette \u00e9tonnante pr\u00e9diction : \u00ab Vous assassinerez quelqu\u2019un avec vos mains et vous aurez l\u2019impression de commettre une bonne action. \u00bb La premi\u00e8re r\u00e9action du prince fut de penser qu\u2019il allait tuer un ennemi en temps de guerre, tant il ne pouvait s\u2019imaginer commettre un acte pareil dans d\u2019autres circonstances. Malheureusement pour lui, elle le d\u00e9trompa en ajoutant : \u00ab Non, ce ne sera pas \u00e0 la guerre. Ce sera l\u2019un de vos compatriotes que vous assassinerez. \u00bb Incapable de lui en dire davantage, Madame Fraya demeura aussi perplexe que Youssoupoff qu\u2019elle ne reverra que quatre ans plus tard, au moment o\u00f9 le prince revint frapper \u00e0 sa porte pour lui narrer en personne les d\u00e9tails du crime qu\u2019il avait bel et bien commis. Cela s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 dans la nuit du 16 au 17 d\u00e9cembre 1916. Faisant partie des conjur\u00e9s qui s\u2019\u00e9taient promis d\u2019\u00e9liminer Raspoutine, le sort l\u2019avait d\u00e9sign\u00e9 pour administrer le coup fatal \u00e0 celui que l\u2019on surnommait \u00ab le d\u00e9bauch\u00e9 \u00bb. La pr\u00e9sence du paysan sib\u00e9rien (qui se donnait faussement le titre de moine) \u00e0 la cour de Russie avait valu \u00e0 Raspoutine de s\u2019attirer la haine d\u2019une grande partie des aristocrates, lesquels craignaient &#8211; \u00e0 juste titre &#8211; que son influence n\u00e9faste n\u2019entra\u00een\u00e2t la chute des Romanov. Prot\u00e9g\u00e9 et adul\u00e9 par la tsarine Alexandra qui faisait appel \u00e0 ses dons de gu\u00e9risseur pour soulager le tsarevitch souffrant d\u2019h\u00e9mophilie, Raspoutine osait tout se permettre, y compris de prendre des d\u00e9cisions d\u2019\u00e9tat \u00e0 la place de Nicolas II. Cette situation ne pouvant plus durer, Youssoupoff et ses compagnons prirent donc la d\u00e9cision de l\u2019attirer dans un pi\u00e8ge, en le conviant \u00e0 un festin auquel il se rendit d\u2019autant plus volontiers qu\u2019il esp\u00e9rait y trouver l\u2019\u00e9pouse de Youssoupoff (Irina Alexandrovna) consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019une des plus belles princesses d\u2019Europe. Et tout le monde connaissait l\u2019int\u00e9r\u00eat que Raspoutine, s\u2019adonnant plus souvent aux orgies qu\u2019\u00e0 la pri\u00e8re, portait aux femmes ! On disait aussi qu\u2019il poss\u00e9dait le don de voir l\u2019avenir. Pourtant, ce soir- l\u00e0, il ne se douta pas un seul instant de ce que lui r\u00e9servait son nouvel \u00ab ami \u00bb. Constatant avec effarement que le poison n\u2019avait pas le moindre effet sur lui, Youssoupoff r\u00e9solut de tirer \u00e0 bout portant sur Raspoutine qui, atteint en plein c\u0153ur, s\u2019 \u00e9croula. Persuad\u00e9 de l\u2019avoir tu\u00e9, le prince rejoignit ses complices cach\u00e9s dans une autre pi\u00e8ce. Seulement, lorsqu\u2019il retourna aupr\u00e8s du cadavre, celui-ci reprit vie pour lui sauter \u00e0 la gorge ! Il s\u2019ensuivit une terrible lutte, et il confiera plus tard \u00e0 Madame Fraya : \u00ab C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que votre pr\u00e9diction m\u2019est revenue \u00e0 l\u2019esprit. Alors, saisi d\u2019un acc\u00e8s de folie, j\u2019ai griff\u00e9 Raspoutine au visage. A toute vol\u00e9e, comme si j\u2019\u00e9tais en \u00e9tat second, je l\u2019ai lac\u00e9r\u00e9 de griffures&#8230; \u00bb Trouvant le moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 Youssoupoff, Raspoutine r\u00e9ussit \u00e0 gagner l\u2019ext\u00e9rieur o\u00f9 il fut rattrap\u00e9 par les autres conjur\u00e9s. Seul contre tous, le faux moine succombera finalement \u00e0 leurs coups de matraque et de revolver ; du moins, le crurent-ils. Car, suivant les r\u00e9sultats de l\u2019autopsie pratiqu\u00e9e sur son corps rep\u00each\u00e9 le 19 d\u00e9cembre dans la Neva, Raspoutine \u00e9tait encore vivant quand il fut jet\u00e9 \u00e0 l\u2019eau&#8230; Six ans apr\u00e8s la mort de Madame Fraya, un incroyable concours de circonstances permit \u00e0 Simone de Tervagne de retrouver la trace du prince Youssopoff, ce dernier lui ayant \u00e9crit une lettre sans savoir qu\u2019elle le recherchait depuis plusieurs ann\u00e9es ! Invit\u00e9e \u00e0 se rendre \u00e0 son domicile parisien, le 14 d\u00e9cembre 1960, la journaliste comptait bien profiter de cette occasion inesp\u00e9r\u00e9e pour recueillir SA version de l\u2019histoire. Non seulement Youssopoff confirma en tous points le t\u00e9moignage de Madame Fraya, mais il tint \u00e0 montrer \u00e0 Simone quelque chose d\u2019extr\u00eamement personnel, comme elle le rapportera dans son ouvrage intitul\u00e9 Une voyante \u00e0 l\u2019Elys\u00e9e : \u00ab Il m\u2019entra\u00eena dans une pi\u00e8ce \u00e9troite, sorte de salle \u00e0<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>manger, o\u00f9 une longue table, avec des si\u00e8ges de chaque c\u00f4t\u00e9, prenait toute la place. Aux murs se trouvaient une vingtaine de dessins, soigneusement encadr\u00e9s. Tous repr\u00e9sentaient d\u2019effroyables t\u00eates plus sataniques les unes que les autres : masques grima\u00e7ants \u00e0 la bouche monstrueuse, faces grises, vertes ou bleues, tons cadav\u00e9riques, regards haineux, mena\u00e7ants. Seul, un dr\u00f4le de petit visage tout rond, peint en bleu, avec des yeux verts, jetait une note humoristique. Mais une force \u00e9trangement mal\u00e9fique se d\u00e9gageait des autres. \u00bb Le prince Youssoupoff lui expliqua que l\u2019auteur de ces dessins n\u2019\u00e9tait autre que lui-m\u00eame. Il les avait ex\u00e9cut\u00e9s vingt-sept ans auparavant, plong\u00e9 dans une esp\u00e8ce de transe, et aux dires de ses amis peintres, il \u00e9tait impossible qu\u2019un \u00ab amateur \u00bb puisse r\u00e9aliser des dessins d\u2019une telle perfection. Puis, de retour au salon, Youssoupoff extirpa lentement d\u2019un tiroir le dernier de ses dessins, celui qu\u2019il ne laissait voir qu\u2019\u00e0 tr\u00e8s peu de gens parce que &#8211; selon lui &#8211; il repr\u00e9sentait le Diable. Et c\u2019est en le voyant que Simone comprit quel \u00e9tait le d\u00e9mon qui n\u2019avait jamais cess\u00e9 de hanter le prince : \u00ab Une face verte. Des chicots couleur de feu. De petits yeux sataniques rapproch\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre et qui louchaient avec une sorte de haine f\u00e9roce. Un nez ressemblant \u00e0 un phallus. Une barbe faite de flammes. Sur la figure, de profondes z\u00e9brures rouges, pareilles aux griffures dont il avait marqu\u00e9 le visage de Raspoutine, en pensant \u00e0 la pr\u00e9diction de Madame Fraya ! Je compris : cette \u00e9tonnante composition, d\u2019o\u00f9 il se d\u00e9gageait une intense force d\u00e9moniaque, \u00e9tait, plus ou moins transpos\u00e9, le portrait du moine maudit. \u00bb<\/p>\n<p>Madame Fraya affirmait que les mains des assassins &#8211; et l\u2019exemple de Youssoupoff ne fut, h\u00e9las, pas le seul qu\u2019elle ait rencontr\u00e9 au cours de sa carri\u00e8re &#8211; \u00e9taient \u00ab marqu\u00e9es \u00bb par un signe infaillible, celui d\u2019une croix positionn\u00e9e sous le m\u00e9dius (une information qu\u2019utilisera plus tard Sacha Guitry pour conclure le dernier acte de sa pi\u00e8ce Genevi\u00e8ve). A l\u2019en croire, les personnes destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre les victimes d\u2019un meurtre pr\u00e9senteraient, elles-aussi, une marque particuli\u00e8re. Et \u00e0 partir de 1913, elle ne cessait de voir cette marque chez les jeunes hommes qui allaient bient\u00f4t partir \u00e0 la guerre. De m\u00eame qu\u2019elle l\u2019avait vue dans les mains d\u2019un illustre personnage ayant, par le plus grand des hasards, crois\u00e9 sa route&#8230; C\u2019\u00e9tait \u00e0 Vichy, par une belle soir\u00e9e du mois de juillet 1910. Tandis qu\u2019elle se promenait sans v\u00e9ritable but, Madame Fraya eut la surprise de se retrouver face \u00e0 face avec Jean Jaur\u00e8s qui la reconnut imm\u00e9diatement : \u00ab D\u00e8s qu\u2019il me vit, le c\u00e9l\u00e8bre tribun vint \u00e0 moi. De but en blanc, il me parla de \u00ab chiromancie \u00bb, car cela le passionnait. De m\u00eame que toutes les formes de pr\u00e9monitions, d\u2019intuitions, de pressentiments. Pr\u00e9c\u00e9demment, il m\u2019avait fort surprise en me r\u00e9v\u00e9lant qu\u2019il lui arrivait de \u00ab voir \u00bb, \u00e0 l\u2019avance, certains \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9cis de son propre avenir ! Ce soir-l\u00e0, je sentais qu\u2019il \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9 par une id\u00e9e qui ne le quittait pas. En pleine rue, \u00e0 br\u00fble- pourpoint, il me demande de lui lire dans la main&#8230; \u00ab Je ne veux pas savoir quand je mourrai, mais comment je mourrai \u00bb, me dit-il. Comme la nuit tombait, je lui proposai de marcher jusqu\u2019au plus proche r\u00e9verb\u00e8re. Et l\u00e0, il me tendit ses mains&#8230; J\u2019y vis nettement le signe d\u2019une mort violente, mais je n\u2019osais le lui dire. \u00bb Sur l\u2019insistance de Jaur\u00e8s qui ne manqua pas de remarquer son trouble, la voyante lui avoua qu\u2019il mourrait d\u2019une mort violente. Mais avant qu\u2019elle n\u2019ait eu le temps d\u2019ajouter quoi que ce soit, il l\u2019interrompit pour lui dire ces mots surprenants : \u00ab Et moi, je vais achever votre pr\u00e9diction&#8230; ce sera la veille d\u2019une d\u00e9claration de guerre&#8230; \u00bb Or, la guerre sera d\u00e9clar\u00e9e le 1er ao\u00fbt 1914, soit le lendemain de l\u2019assassinat de Jean Jaur\u00e8s par un \u00e9tudiant nationaliste (Raoul Villain) qui se verra acquitt\u00e9 de son crime en 1919, alors que la veuve de Jaur\u00e8s sera condamn\u00e9e \u00e0 payer les frais du proc\u00e8s ! En apprenant ce verdict inique, gageons que Madame Fraya dut ressentir un immense sentiment de tristesse et de r\u00e9volte. Comme lorsqu\u2019elle re\u00e7ut, quelques d\u00e9cennies plus tard, un dr\u00f4le de client dont la consultation l\u2019avait boulevers\u00e9e, ainsi que put le constater Simone de Tervagne qui recueillit \u00ab \u00e0 chaud \u00bb les confidences de Madame Fraya : \u00ab Je viens de recevoir un \u00eatre diabolique. Rien qu\u2019au malaise que j\u2019\u00e9prouvai \u00e0 son entr\u00e9e dans mon<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>salon, j\u2019ai su qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un criminel. C\u2019\u00e9tait un ch\u00e2telain qui venait de \u00ab capter \u00bb l\u2019h\u00e9ritage de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, avec laquelle il vivait en Afrique noire. Il l\u2019avait empoisonn\u00e9e avec la complicit\u00e9 d\u2019un sorcier africain. Lorsque je l\u2019eus perc\u00e9 \u00e0 jour, il eut le cynisme de me dire sur un ton de sup\u00e9rieure ironie : \u00ab Puisque vous \u00eates si s\u00fbre de ce que vous avancez, qu\u2019attendez-vous pour me faire arr\u00eater ? \u00ab Mais, h\u00e9las, que pouvais-je faire ? Quelle preuve mat\u00e9rielle avais-je ? Vous n\u2019ignorez pas que les peuplades noires de l\u2019Afrique centrale poss\u00e8dent la formule de poisons qui tuent sans laisser de traces. Et puis, ne suis-je pas tenue au secret professionnel ? Je n\u2019ai pu que lui montrer la porte. Et savez- vous ce qu\u2019il a eu l\u2019audace de me dire, avant de partir ? \u00ab Chapeau bas, madame, vous \u00eates tr\u00e8s forte. Vous \u00eates la voyante la plus extraordinaire que j\u2019aie rencontr\u00e9e&#8230; \u00bb En fait, pendant plus de soixante ans, la curieuse profession de Madame Fraya l\u2019am\u00e8nera \u00e0 rencontrer toutes sortes de personnes, y compris la propre s\u0153ur de Guillaume II ! Une amie de la voyante ayant fortement insist\u00e9 pour qu\u2019elle la re\u00e7oive un dimanche, celle-ci vint la consulter au printemps 1914 dans le plus parfait anonymat. A son arriv\u00e9e, la visiteuse prit soin de ne prononcer aucune parole pour se contenter de saluer Madame Fraya d\u2019un signe de la t\u00eate et, une fois dans son cabinet, lui tendit un papier portant une \u00e9criture d\u00e9pourvue de signature. Bien que les mots aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9s en fran\u00e7ais, elle devina imm\u00e9diatement qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9crits par un \u00e9tranger remplissant de tr\u00e8s hautes fonctions, mais qui \u00e9tait \u00e9galement sujet \u00e0 de violents \u00ab coups de t\u00eates \u00bb. Et lorsqu\u2019elle examina les mains de la femme mur\u00e9e dans son silence, Madame Fraya lui dit sans ambages : \u00ab Il existe un lien de parent\u00e9 entre vous et l\u2019auteur de cette \u00e9criture. Cet homme &#8211; qui n\u2019est pas votre mari &#8211; sera la cause de votre ruine. Le danger vous menace tous, vous et vos enfants&#8230; Vous devrez, un jour, quitter votre pays. Le mot \u00ab exil \u00bb vous environne&#8230; \u00bb Offusqu\u00e9e, la consultante sortit de son silence pour protester : \u00ab Madame, ce que vous venez de dire est absurde, ridicule, insens\u00e9. Ma famille occupe une situation qui ne peut s\u2019effondrer. Vous ignorez qui je suis. Je vais donc vous l\u2019apprendre : je suis la princesse de Saxe-Meiningen et cette \u00e9criture est celle de mon fr\u00e8re, l\u2019empereur Guillaume II. \u00bb Nullement impressionn\u00e9e par cet aveu, la voyante r\u00e9pondit calmement : \u00ab Je maintiens, madame, tout ce que je viens de vous dire. Je ne me suis pas tromp\u00e9e. Bient\u00f4t votre fr\u00e8re d\u00e9clarera la guerre \u00e0 l\u2019Europe. Il y perdra sa puissance, car il sera vaincu&#8230; \u00bb Tout en continuant \u00e0 pr\u00e9tendre que c\u2019\u00e9tait impossible, la princesse fut assez d\u00e9concert\u00e9e pour se radoucir, allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 proposer \u00e0 Madame Fraya de participer \u00e0 une croisi\u00e8re qu\u2019elle et son fr\u00e8re projetaient de faire au mois de septembre. Mais la voyante d\u00e9clina poliment l\u2019invitation sous pr\u00e9texte qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, l\u2019Europe serait d\u00e9j\u00e0 en guerre, et que l\u2019empereur d\u2019Allemagne n\u2019aurait plus du tout la libert\u00e9 de partir en croisi\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p>La s\u0153ur de Guillaume II n\u2019avait ni l\u2019envie, ni les moyens, de faire le moindre tort \u00e0 Madame Fraya qui n\u2019avait pris que le risque de la froisser. Tandis que trente ans plus tard, au cours d\u2019une autre guerre, sa sinc\u00e9rit\u00e9 aurait pu lui co\u00fbter la vie. Pourtant, elle savait tr\u00e8s bien que l\u2019homme qui lui tendait ses mains (amen\u00e9 par sa fianc\u00e9e soucieuse de leur avenir amoureux) pouvait s\u2019av\u00e9rer extr\u00eamement dangereux. La froideur de son regard, et son empressement \u00e0 conna\u00eetre le jour o\u00f9 l\u2019Allemagne serait victorieuse, ne laissaient aucun doute l\u00e0-dessus. N\u00e9anmoins, avec un courage frisant l\u2019inconscience, elle brisa ses espoirs en lui annon\u00e7ant que l\u2019Allemagne allait bient\u00f4t subir la pire de toutes ses d\u00e9faites. Et la r\u00e9action de l\u2019homme ne se fit pas attendre, comme s\u2019en souvint Madame Fraya qui rev\u00e9cut la sc\u00e8ne devant son amie Simone : \u00ab Jamais je n\u2019ai vu un homme se mettre dans une telle col\u00e8re&#8230; Une \u00ab col\u00e8re blanche \u00bb, la plus terrible&#8230; Son visage \u00e9tait devenu livide&#8230; Il s\u2019est dress\u00e9, au comble de l\u2019indignation. Il a lev\u00e9 la main&#8230; J\u2019ai cru qu\u2019il allait me frapper&#8230; Sa ma\u00eetresse, r\u00e9ellement angoiss\u00e9e par la tournure que prenait la \u00ab consultation \u00bb, r\u00e9ussit \u00e0 l\u2019entra\u00eener rapidement au-dehors, non sans me jeter un regard absolument affol\u00e9. \u00bb Avant ce d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9, Madame Fraya eut \u00e9galement le temps de lui pr\u00e9dire qu\u2019il allait fr\u00f4ler la<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>mort, pour se voir ensuite contraint de quitter la France dans la plus grande h\u00e2te. La suite de l\u2019histoire, elle ne l\u2019apprendra qu\u2019apr\u00e8s la lib\u00e9ration, le jour o\u00f9 l\u2019infortun\u00e9e \u00ab fianc\u00e9e \u00bb reviendra dans son cabinet pour la lui conter : \u00ab Vous ne pouvez pas savoir combien j\u2019ai trembl\u00e9 pour vous ! L\u2019homme que je vous avais amen\u00e9, en mars 1944, \u00e9tait l\u2019un des principaux chefs de la Gestapo&#8230; Il \u00e9tait tellement furieux que vous ayez os\u00e9 lui pr\u00e9dire la d\u00e9faite allemande qu\u2019il voulait vous faire arr\u00eater. L\u2019ordre \u00e9crit se trouvait m\u00eame sur son bureau. Il ne manquait plus que sa signature. Heureusement pour vous, il n\u2019eut pas le temps de l\u2019apposer, car il fut victime d\u2019un grave accident d\u2019auto. Gri\u00e8vement bless\u00e9 sur la route glissante en revenant de Rennes, il fut transport\u00e9 dans un h\u00f4pital. Lorsque le d\u00e9barquement de Normandie eut lieu, on l\u2019\u00e9vacua pr\u00e9cipitamment en Allemagne, ainsi que vous l\u2019aviez pr\u00e9vu. Je n\u2019ai plus jamais entendu parler de lui. \u00bb C\u2019est ainsi que Madame Fraya put \u00e9chapper aux griffes de la Gestapo, gr\u00e2ce \u00e0 un accident providentiel qui nous permet de penser que le Mal n\u2019est pas toujours le plus fort, m\u00eame si l\u2019augure de la rue d\u2019Edimbourg (comme la surnommait affectueusement George Clemenceau) craignait de voir le nazisme ressurgir dans le futur. Au soir de sa vie, celle qui avait connu tant de secrets et examin\u00e9 pr\u00e8s de 600 000 mains voulut aussi nous mettre en garde contre d\u2019autres fl\u00e9aux : \u00ab Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, si l\u2019\u00e9lite mondiale ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve pas contre ces v\u00e9ritables attentats, toutes sortes de \u00ab cancers \u00bb, de \u00ab leuc\u00e9mies \u00bb, n\u2019ayant d\u2019autre origine que la pollution atmosph\u00e9rique, sans parler de certaines eaux dites \u00ab potables \u00bb, charg\u00e9es de radio-activit\u00e9, atteindront les humains de tous \u00e2ges et de toutes conditions&#8230; La prolif\u00e9ration des v\u00e9hicules obligera les dirigeants \u00e0 prendre des mesures draconiennes, une sorte de limitation des v\u00e9hicules, afin d\u2019\u00e9viter l\u2019asphyxie quasi totale des grandes villes. La surpopulation du globe posera de graves probl\u00e8mes aux chefs d\u2019Etat. En fin de compte, \u00e0 cause d\u2019elle, le monde courra \u00e0 sa perte. Car, en d\u00e9pit des maladies nouvelles que je pressens, le taux de mortalit\u00e9 sera moins \u00e9lev\u00e9 que celui des naissances. Ce qui compromettra l\u2019\u00e9quilibre du monde. \u00bb Et force est de constater qu\u2019\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous \u00e9crivons ces lignes, ses visions se sont en tous points r\u00e9alis\u00e9es&#8230; Cependant, elle vit aussi que des savants fran\u00e7ais arriveraient \u00e0 percer les secrets de la vie et de la mort, et qu\u2019\u00ab il nous sera donn\u00e9 d\u2019assister \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes extraordinaires auxquels, d\u2019ailleurs, on s\u2019accoutumera tr\u00e8s vite \u00bb. Elle-m\u00eame avait d\u00fb s\u2019habituer \u00e0 voir des choses surprenantes, bien qu\u2019elle attendit d\u2019\u00eatre parvenue au terme de son existence pour en parler ouvertement : \u00ab Quoique je sois contre le spiritisme parce qu\u2019il nous met en contact avec le monde invisible que nous ne connaissons pas, je dois avouer que, bien souvent, j\u2019ai eu, sans les solliciter, des manifestations de d\u00e9c\u00e9d\u00e9s&#8230; Je crois que la mort r\u00e9side dans la destruction du corps mat\u00e9riel, mais que notre \u00e2me n\u2019est pas atteinte par elle&#8230; Je crois en la survie&#8230; Je crois aussi que notre passage terrestre a pour but notre \u00e9volution, notre perfectionnement gr\u00e2ce \u00e0 des exp\u00e9riences personnelles. Quant \u00e0 notre destin, je ne pense pas qu\u2019on puisse le changer, tout au moins dans les lignes g\u00e9n\u00e9rales&#8230; Je crois que les \u00e9v\u00e9nements marquants de la vie de chacun se pr\u00e9parent dans l\u2019invisible et qu\u2019ils sont inscrits d\u2019avance, au moment de notre naissance. \u00bb Comme il \u00e9tait s\u00fbrement \u00e9crit que Madame Fraya devait faire la connaissance de Simone de Tervagne, pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 il lui fallait trouver une confidente pour sauver de l\u2019oubli tous ses pr\u00e9cieux souvenirs. D\u2019ailleurs, n\u2019est-ce pas une succession de \u00ab co\u00efncidences \u00bb qui a conduit la journaliste jusqu\u2019\u00e0 Madame Fraya, l\u2019une et l\u2019autre ayant imm\u00e9diatement \u00e9prouv\u00e9 ce que la voyante appelait le \u00ab coup de foudre de l\u2019amiti\u00e9 \u00bb ? Et si cela avait \u00e9t\u00e9 davantage encore que de l\u2019amiti\u00e9 ? C\u2019est ce que semblait penser Simone de Tervagne qui, sur le ton de la confidence, nous d\u00e9crit sa rencontre avec Madame Fraya : \u00ab J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s impressionn\u00e9e et, en m\u00eame temps, attir\u00e9e vers elle par un sentiment de tendresse quasi filiale. Il me semblait que nous nous connaissions d\u00e9j\u00e0, que je me trouvais devant une a\u00efeule tr\u00e8s ch\u00e8re. \u00bb Et si l\u2019intuition de la journaliste ne l\u2019avait pas tromp\u00e9e ? Et si ces deux femmes s\u2019\u00e9taient connues dans une vie ant\u00e9rieure, leur faisant ainsi<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 11\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>ressentir cette joie propre aux retrouvailles ? En tout cas, nul mieux que Simone de Tervagne n\u2019aura oeuvr\u00e9 pour perp\u00e9tuer la m\u00e9moire de la plus exceptionnelle des voyantes qui, sachant son d\u00e9part imminent, fit une derni\u00e8re requ\u00eate \u00e0 son amie Simone : \u00ab Dites bien que je n\u2019ai jamais form\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e8ves, que mon don est intransmissible. \u00bb Alors, que ceux et celles qui auront l\u2019audace de se r\u00e9clamer de Madame Fraya fassent la preuve indiscutable de leurs talents &#8211; tout comme elle l\u2019a fait des milliers de fois &#8211; ou se taisent \u00e0 jamais&#8230;<\/p>\n<p><strong>Magali Cazottes<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab Une voyante \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e \u00bb de Simone de Tervagne, \u00e9ditions Garanci\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab L\u2019au-del\u00e0 m\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate &#8211; Le testament de Mme Fraya \u00bb de Simone de Tervagne, \u00e9ditions Garanci\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab Le collier magique \u00bb de Simone de Tervagne, \u00e9ditions du Rocher.<br \/>\n&#8211; \u00ab Le livre d\u2019or de la voyance \u00bb de Simone de Tervagne, \u00e9ditions Garanci\u00e8re.<br \/>\n&#8211; \u00ab Comment on lit dans la main \u00bb de Papus (Dr G\u00e9rard Encausse), \u00e9ditions Dangles.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Madame Fraya Une pythie \u00e0 la belle \u00e9poque \u00ab La fatalit\u00e9 d\u00e9pose dans nos mains, \u00e0 la naissance, le secret de ses \u00e9nigmatiques desseins. 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